« Je suis jeune, il est vrai,
Mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend point le nombre des années »
Rodrigue au Comte, Le Cid, Corneille. Acte 2, scène 2
Parce que la vie est dure et que les femmes sont chères …
Cet après- midi-là, le soleil était au zénith, comme toujours, à Douala où le soleil brille avant midi. Allongé sur une chaise pliante devant chez moi, Je comptais mes maigres économies, hésitant entre l’achat d’une bouteille de Guinness et d’une SmirnoffIce. Comme il faisait vraiment chaud, je n’avais pas la force de parcourir les cents mètres jusqu’au dépôt vente.
Je m’allongeais encore plus confortablement sur mon siège, cherchant un sommeil qui peinait à venir. Mon esprit se mit à errer et je me surpris à reconstruire le dernier match de football de l’Internazionale de Milan. Le numéro neuf, Samuel Eto’o avait été foudroyant. Les dix dernières ligues des champions revisitées, ce fut tout naturellement que je dérivai vers les exercices de l’esprit. Je commençai à m’interroger sur cette existence, qui voulait qu’à 20 ans, je me retrouve là, à lézarder à 14h devant une bicoque pourrie, rêvant des exploits sportifs d’un autre en attendant une bouteille d’alcool pour boucler ma journée.
Entendons nous bien, je ne suis pas économiste. Je n’ai certainement pas tout compris sur la terre et la réalité qui m’entoure. J’ignore le PIB de la Russie et la capitale du Turkménistan, mais le chômage, ça me connait. Et pour cause !
Nom de code : X
Age : 23 ans
Contrat de travail : CDI (Chômage à durée indéterminée).
Panorama de l’emploi des jeunes au Cameroun
Nous, la jeunesse du Cameroun, représentons 30.3% de la population : nous sommes les « fers de lance de la nation [1]». Comme la nation n’a toujours pas décollé, il faut croire queles fers en question sont unpeu rouillés. Et pour cause, les ¾ d’entre nous sont au chômage.
Adaptation du chômage aux réalités camerounaises
Selon le Bureau international du travail (BIT), on compte uniquement 4.9% de chômeurs[2] dans le pays. Allez comprendre comment un pays où tout le monde travaille peut être classé PPTE. Non, Pour plus de réalisme, au chômeur BIT, il faudrait rajouter les catégories suivantes :
- Le chômeur découragé (il ne travaille pas et ne cherche pas de travail dans la définition du travail donnée par l’OIT[3]),
- Le sous-employé (il gagne moins de 50 € par mois, le salaire minimum),
- Le travailleur informel (généralement il appartient à l’une des catégories citées ci-dessus et travaille illégalement dans des conditions parfois très difficiles).
Là, le chiffre explose et plus de 70% de la population devient concernée par le chômage. 75% des jeunes s’auto-emploient, principalement dans l’informel, dont ma petite personne, et je vous avoue que cela fait plus d’un an que je n’ai pas cherché activement de boulot. Mais, j’ai mes raisons !
I – Les causes du chômage chez les jeunes
Ici chez moi, le sponsor officiel de la jeunesse désœuvrée est clairement le manque de formation. Selon la CIA, le taux d’analphabètes tourne autour de 32% et le nombre moyen d’années effectuées à l’école est de 9 ans. En gros, à 12 ans, le camerounais lambda a bouclé sa scolarité. J’avoue que ce n’est pas forcément suffisant pour être nommé chirurgien. Alors, le pays manque de personnes qualifiées.
Maintenant, parmi les jeunes chômeurs, on compte des diplômés : un tiers, paraît-il. C’est l’offre qui ne suit pas toujours ou l’Etat qui peine à mettre en relation l’offre et la demande dans un pays où il demeure le principal employeur. Je lisais dernièrement cette plainte d’une ancienne élève de l’ENIET3, qui pointait que « depuis l’ouverture de ces Ecoles en 2002, …, aucun diplômé n’a été intégré à la Fonction publique, alors que l’école de Ngodi Bakoko à Douala, seule, produit plus de 200 élèves chaque année. »
Ici, nous vivons dans une gérontocratie qui ferait mentir M. Corneille. Même aux âmes bien nées, la valeur attendra le nombre des années. Dans le sport par exemple, l’expérience des joueurs plus âgés vaut bien tous les talents et la vivacité de la jeunesse. Il n’y a qu’à voir notre équipe nationale de football pour s’en convaincre. Alors, allez imaginer un jeune de 20 ans qui ouvrirait un cabinet afin de conseiller les sociétés locales, propriétés de patriarches dont la réputation et l’expérience ne sont plus à discuter. Une vraie gageure.
Je n’essayerai pas de vous expliquer les effets du clientélisme et du népotisme, autant de barrières à l’emploi égal en général, à celui des jeunes en particulier. Je passerai aussi sous silence l’action des banques qui ne prêtent pas, de l’Etat qui ne trouve pas de solutions efficaces, tuant ainsi l’initiative privé et la créativité, l’enthousiasme et l’énergie de la jeunesse.
Pour terminer le tableau, il faut absolument préciser l’impact de la pauvreté et du désenchantement. La pauvreté pousse les jeunes à rechercher des sources de revenus tous azimuts. Ici, le travail n’est pas une vocation mais un moyen de survie.
Et au final, à entendre chaque 11 Février notre président préféré, mi-ému, mi-ennuyé, nous marteler les mêmes mots vieux de vingt ans assaisonnés à la sauce du jour, nous, la jeunesse camerounaise, avons développé une allergie aux promesses en tout genre. Nous voulons du cash. Maintenant. Tout de suite. Point final. C’est la vie qui veut. La belle Douala n’a pas de cœur.
Sarcasme mis à part, je n’irai pas prétendre que l’Etat n’a jamais rien fait pour nous ou s’oppose à notre émancipation. L’Etat mène parfois des actions qui se déclinent en offres de formations diversifiées et en encadrement dans la recherche de l’emploi. C’est dans ce sens qu’il a crée le Fond National de l’Emploi. Des initiatives pour la formation ont été lancées quifirent des chômeurs de mieux en mieux formés, des projets ont été montés (comme le projet PIAASI qui aide les acteurs du secteur informel ou PAJER-U qui est un programme d’appui à la jeunesse rurale), des objectifs ont été fixés (« croisade contre le chômage des jeunes » en 2009), mais ils sont nombreux à pécher par leur inadéquation ou leur insuffisance.
II- Mon chômage, ma bataille
Si je devais me réincarner en un personnage de Donaldville, je serais Gontran Bonheur, le cousin veinard. En attendant, je fais partie de cette grosse fraction de camerounais qui vit avec moins de 2 dollars par jour. Le travail est une source de revenus permanents. Le chômage est le cousin de la pauvreté.
Toujours dans la grande famille du chômage, il y a l’incertitude face à l’avenir. Le chômage enlève toute sorte de garantie et fabrique des funambules sociaux. Le chômeur vit dans la hantise de demain car si le ciel est gris aujourd’hui, il est probable que la tempête sera pour demain. Alors, on vit au jour le jour.
Sans compter le mal-être et la désillusionqui s’installent et la population qui n’est pas toujours tolérante. Un jeune qui ne travaille pas est parfois taxé de vandale ou de fainéant, un poids pour la société. Par chance, j’ai un fort caractère. Et comme je ramène néanmoins de l’argent à la maison, personne, chez moi, ne me prend la tête. Je vois bien le regard des autres adultes quand ils passent et me voient allongé à 14h sous mon parasol. Mais je suis blasé. Les critiques me laissent froid. Je rejette tout sur la tête du régime et je m’achète une bière quand la colère monte. D’autres gèrent moins bien leur mal-être et leurs accès de fureur envers le gouvernement –vu qu’il est admis que tout est de sa faute - : C’est ainsi qu’on obtient des délinquants qui tentent de combler le vide intersidéral de leurs journées ou qui, moins talentueux que moi ne savent pas se débrouiller en dehors de ce pour quoi ils ont été formés à l’école.
D’autres encore pourront sombrer dans l’immoralité. Le chômage rajeunit et multiplie les belles de nuit. Vous ne me croyez pas? Venez, suivez-moi dans les rues de la capitale économique le soir, elles seront là. Je vous parie une Guinness, qu’il y aura même des plus diplômées que vous. L’urgence du Cash. C’est la vie qui veut ça. Tout de suite, maintenant.
Mention spéciale pour la feymania qui rencontre un écho très favorable au sein de la jeunesse camerounaise. Il faut trouver un moyen de s’enrichir. Le feyman ou l’escroc apporte la solution. Il vend plus de rêves que Zorro et Superman réunis.
Devant la gravité du fléau, les plus âgés de rappeler, tel le Laboureur de La Fontaine, que le travail est un trésor. Sauf que nos fripons préférés sont plus convaincants. Ils ne travaillent pas. Ils sont jeunes, riches, et respectés par une jeunesse en panne de modèle. Alors, moi je dis au Laboureur: « Vas-y Pepe, l’arnaque c’est fini. On nous a dit d’aller à l’école pour avoir du travail, rien. On nous a dit d’être poli, de prendre notre mal en patience, on créera des emplois, rien ; bientôt, on donnera des bourses d’entreprenariat, on n’a rien vu passer. Tu es sénile si tu penses que je vais me trimballer toute la journée sous 35°c à la recherche d’un boulot de misère. »
Toute cette colère, toute cette frustration, les adultes, et plus particulièrement les décideurs n’y prennent pas assez garde car ils se disent que je ne suis pas leur fils.
III – Mon chômage, ma NOTRE bataille !
Sauf qu’Il ne s’agit pas que de moi. Si ce n’était que moi, ça irait, je ne suis pas bien méchant. Je me contente de ne pas payer les impôts. Mais ceci est une réalité pour des millions d’autres jeunes du pays. Alors faisons un peu de mathématiques et laissez-moi vous demander :
1 délinquant + 1 délinquant +…1 autre. Ca fait ? Aujourd’hui, un gang qui réquisitionne les quartiers, sème la terreur auprès de la jeunesse modèle qui n’est plus en sécurité. D’ici 5 ans, ce même groupe, de petit gang de jeunesse, sera devenu un escadron de la mort, des bandits émérites. Et là, c’est le pays tout entier qui ne sera plus en sécurité. Ce n’est pas un conte de sorcières. C’est ma réalité. Bienvenue chez moi.
Une autre équation : 1 fille de joie + 1 fille de joie +…1 autre fille de joie. Ca fait? Un réseau de prostitution qui entraînera chaque fois toujours plus de jeunes filles, de futures mères. Je passerai sur les enfants qui en résultent et sur la transmission potentielle de MST. Mon ami, bienvenue au Cameroun.
Encore une autre, on ne s’en lasse pas : 1 enfant + 1 enfant +… 1 enfant, tous vivants dans cette galère ? ça fait des enfants qui ne rêvent plus et des jeunes qui n’iront pas à l’école demain. Une génération de fans de charlatans, de croque-morts, de chanteurs obscènes et de footballeurs. Je parle ici de ma génération. L’urgence du cash. C’est la vie à Douala qui veut ça. Douala, la plus belle, la 2e ville la plus chère d’Afrique. Puisque je vous dis que vous y êtes le bienvenu!
Il faut noter aussi que les travailleurs informels ne payent pas les impôts. Cela constitue un manque à gagner important pour l’état, et représente approximativement 30% du PIB camerounais.
Nous vivons actuellement dans un village planétaire; quasiment tout ce qui m’affecte vous affectera aussi, qu’importe votre lieu de résidence. Alors, ne vous dites pas que vous serez à l’abri, même si vous habitez à Tokyo et que vous ne savez pas situer le Cameroun sur une carte.
Car quand ces petite frappes désœuvrées, déçues, humiliées, en auront assez de jouer les petits caïds dans les rues de Douala, elles s’en iront. Elles viendront chez vous, leur chômage deviendra votre problème et si vous n’avez rien à leur proposer, il vous faudra gérer leur colère et leur frustration. Bien sûr, il n’est pas exclu que vous vous entendiez plutôt comme larrons en foire, et qu’elles s’insèrent au final très bien dans votre société…Vous l’aurez compris, je dépeins là un tableau sinistre car je suis aigri et aussi, afin d’être sûr que vous saisissiez bien ce que je vous raconte. Je ne veux pas gaspiller ma salive et les gens ont tendance à minimiser les faits.
Je disais donc qu’elles essayeront de venir chez vous par tous les moyens, par bateau, cachées dans la cage d’atterrissage d’un avion ou planquées quelque part dans l’aile : Une tragédie humaine.
Fuite notable des cerveaux, perte de la matière grise d’un pays et de sa substance, homicide du rêve et des capacités créatives, base de l’entreprenariat et donc du développement : Recette pour aider un pays à tomber en décrépitude.
Sans oublier que ces jeunes en pleine déliquescence, seront les adultes de demain et donc de potentiels dirigeants de famille, voire de pays. On entre dans un cercle très vicieux où l’incompétence des gouvernants entraîne des jeunes mal foutus et les jeunes mal foutus deviennent demain des gouvernants incompétents.
IV - Pour en finir avec le chômage des jeunes par les jeunes : Aménager le territoire
Vous savez, le tableau n’est pas aussi sombre qu’il n’y paraît, car ici, le désenchantement tient quand même le rêve par la main et nous manions le sarcasme uniquement pour conserver notre raison. Vous connaissez plus optimiste qu’un Africain ? Moi, je ne vois que Satan, car il pense certainement qu’il nous aura tous.
Ici au Cameroun, tous les maux s’accordent et se réaccordent, se coupent et se recoupent, s’imbriquent et s’enchevêtrent unpeu plus. Exemple : la pauvreté cause le chômage et le chômage cause la pauvreté. Même l’Etat, traditionnellement immobile, doit ignorer par où commencer pour nous sortir de ce merdier. J’avoue, c’est à donner la migraine à un doliprane. Est ce que ça signifie que nous sommes condamnés ?
Qui sait…En attendant, approchez-vous, écoutez-moi, j’ai une solution contre le chômage des jeunes, ici. Ca vaut ce que ça vaut mais ça a au moins le mérite d’être une proposition :
Et si on pavait les chemins du paradis ?
Oui, vous m’avez bien entendu. J’ai dit « paver les chemins du paradis ». A chacun son paradis. Les anglais disent « chez moi, c’est mon château ». Moi, je dis : « chez moi, c’est mon paradis». Or chez moi, c’est le Cameroun. Alors le Cameroun, est le paradis. Ce que j’essaye de vous dire, c’est que, nous allons aménager le territoire camerounais. L’idée m’est venue comme ça, à penser à la saison des pluies qui arrivera bientôt. Les pluies creusent le goudron, et légalisent les nids-de-poule sur la chaussée. L’année dernière, un groupe de jeunes avaient eu l’idée de placer des cailloux dans la grosse crevasse sur la route de mon domicile, facilitant ainsi le passage. Postés au bord de la chaussée, ils en appelaient à la bonne volonté des usagers pour se rémunérer. Génial. Mais informel et précaire.
Je propose de faire les choses dans les règles. Avec l’aide du gouvernement (incontournable, mon ami, incontournable) nous pourrons monter une entreprise dont le but serait d’aménager le territoire camerounais.
Pourquoi on le ferrait :
1) Déjà, il n’y a pas vraiment d’entreprises similaires au Cameroun, mis à part les multinationales comme Razel qui importent leurs cadres, facturent faramineux et ne font pas dans l’humanitaire – Ce ne sont pas des critiques, on comprend tout à fait -. Alors, notre entreprise viendrait heureusement combler un vide.
2) Ceci clairement, permettrait de lutter contre le chômage des jeunes. Je vous l’ai dit vous vous en souvenez que la cause principale de chômage ici c’est bien le manque de formation. Pour casser les pierres, les transporter, mélanger le sable et l’eau, vous pensez qu’il faut un doctorat ? Non, bien sûr. La construction d’une route permet d’employer des centaines de personnes, je vous le dis. Et je ne parle là que d’emplois directs. Maintenant, réfléchissez un peu : Ceux qui construisent une route auront besoin de se loger, se nourrir, se soigner, se distraire et scolariser leur famille, non ? Les commerçants suivront forcément les travailleurs. Et voilà, des emplois indirects se créent. Imaginez maintenant qu’il ne s’agisse plus d’une route, mais de routes. De 475 000 km² à aménager. On donne du travail à des centaines de milliers de jeunes, qualifiés et non qualifiés.
3) Ce ne serait pas un luxe de désengorger le trafic. Vous avez déjà essayé d’aller au nord du pays en voiture ? Bonne Chance ; d’aller d’une capitale à une autre par l’unique voie terrestre, l’axe lourd Douala-Yaoundé? Faites vos prières avant. Un territoire national construit permettrait un acheminement des biens et des personnes, plus rapide et plus sûr, l’introduction dans le réseau urbain d’endroits retirés, une meilleure interconnexion et communication entre les villes et les personnes. Ce sont les voies qu’emprunte le développement. Ce sont les chemins pour sortir de l’obscurité. Ce sont les chemins du paradis.
Comment on le ferrait :
1) Une dizaine de jeunes pourraient former un comité chargé de monter le projet avec un cahier de charges bien comme il faut.
2) Le comité portera ensuite le projet auprès, dans un premier temps de la mairie de Douala, ensuite devant l’Etat quand le projet aura dépassé les frontières de la capitale. Nous leur demanderons ceci :
- Le droit d’aménager
- L’accès gratuit aux carrières de pierre, au sable, à l’eau et à toutes ressources naturelles locales nécessaires à la bonne tenue du projet.
- La protection sociale aux travailleurs.
- Le montage d’un comité de surveillance qui s’assurera de la transparence des opérations.
- Le paiement de salaires nets d’imposition.
- Les fonds nécessaires à l’achat du matériel nécessaire au projet ou le matériel en lui-même : outils pour casser les pierres, pour transporter, tailler etc.
Quand tout cela – et bien d’autres – sera mis en place, le comité pourra recruter et on pourra commencer à travailler. Les ingénieurs suivront les travaux et auront sous leurs ordres des ouvriers peu qualifiés. Les diplômés en commerce pourront jouer les financiers et suivre le budget et les dépenses, les médecins viendront s’installer et assurer la sécurité des travailleurs, les charpentiers s’occuperont des maisons des salariés etc.
On pourra même passer un deal avec l’Etat : Pour mettre un peu de pression sur le comité, on instaurera un principe bonus/malus. Le cahier de charges n’est pas respecté, les salaires sont ponctionnés. Il est respecté, c’est-à-dire, les choses sont faites en temps et en heure, et avec la manière, les membres du comité ont droit à un bonus de 50% de leur salaire annuel qu’ils ne peuvent toucher que pour monter un autre projet urbain. Et ainsi de suite. A la fin de chaque projet réussi, il y aura donc toujours de l’argent de côté pour investir dans un nouveau projet, élargir chaque fois encore plus l’entreprise et maintenir l’envie d’entreprendre. Une dizaine d’années plus tard, avec un peu de sérieux, nous aurons fait de cette entreprise un géant de la construction publique.
Pourquoi ça va marcher :
Cela marchera parce que le pays dispose d’une main d’œuvre inexploitée et exploitable qui n’attend que cela et est prête à travailler ; parce qu’il y a ici des gens assez qualifiés et charismatiques pour diriger les travaux ; parce que l’Etat, notre principal ami dans cette entreprise souhaite vraiment lutter contre le chômage des jeunes qui devient un véritable cancer social. Cette entreprise lui offrira une solution à un coup moins élevé que d’habitude, resoudra d’autres problèmes par la même occasion, sans que finalement, il n’ait à se tuer à la tâche. Alors, Etoudi[4] y a tout à gagner.
V – Des rêves pleins les yeux
Vous vous rendez compte ? Parfois, il suffit de s’asseoir à l’ombre et voilà une idée qui passe dans votre cervelle. Je ne bois pas tout le temps et je ne suis pas un éternel aigri, au contraire. Très souvent, je rêve. Mais ne le répétez surtout pas sinon, ils diront que je suis une tapette. Même si eux aussi rêvent certainement, dans l’obscurité de leur taudis, face à face avec leur solitude. Nous rêvons tous à un monde meilleur, à ce que serait notre existence, si les choses étaient légèrement différentes :
Dans mes rêves, je vis dans un pays où l’Etat est fort, assez fort pour mener une politique d’attractivité territoriale et pousser les entreprises à venir s’installer au Cameroun et à embaucher. L’Etat est juste et favorise la création, subventionne l’entreprenariat et l’insertion des jeunes dans le monde du travail. Car un jeune bien fait, est un adulte réussi, et un pays qui va mieux.
Dans mes rêves, les banques octroient des prêts aux jeunes entrepreneurs, et s’intéressent à la croissance économique du pays dans lequel elles sont installées. On ne prête pas qu’au riche mais aussi à l’ambitieux : le futur riche dont le potentiel se lit dans le regard et la détermination. Un pays qui n’a pas d’argent n’a de toute façon rien à déposer en banque.
Dans mon rêve, le futur appartient à ceux qui forcent le destin. Les jeunes dynamiques sont récompensés, les entreprises tournent mieux car elles profitent à fond de la force humaine locale qui au final est le seul moteur de l’économie et ici, chez moi, ne demande qu’à être utilisée.
Dans mon rêve surtout, il y a de l’espoir. Nous vivons nos rêves, et rêvons moins nos vies. Le crédo n’est pas : « On va faire comment ? Le Cameroun a les dents »2 mais plutôt « O bosso »3, un « yes we can » made in Douala.
Dans mon rêve enfin, je ne serais pas là à vous raconter ma vie et à philosopher en plein après-midi. J’aurais beaucoup trop de choses à faire pour cela.
…On va sauf que se débrouiller
Mais tout ceci c’est dans mon rêve…
Aujourd’hui, je ne travaille pas, mais, j’arrive à payer mon loyer, à me vêtir et à me nourrir. Heureusement, dans deux ans, je sortirais enfin de ce stade. Je ne serais plus « un jeune sans emploi »…
Je serais « un adulte au chômage ».
Je vous rassure, je fais de l’humour. Souriez, ça détend les muscles du visage.
Pas question que je devienne un adulte au chômage. Réflexion faite, il y a bien des projets que je peux initier pour essayer de changer mon quotidien –et accessoirement, celui de mes collègues.
NON, vraiment, le chômage et moi, c’est fini. J’ai la tête parfois pleine de rêves et d’idées. Mes amis aussi.
Je ne désespère pas, je vous dis. Je crois à un jour où le Cameroun brillera enfin, moins à cause du soleil que de son rayonnement économique. Et pour gagner cette guerre, je serais plus optimiste que l’enfer.
A la fin de la semaine, je rassemblerai mes collègues, et ensemble nous échafauderons les plans dont je vous ai parlé ci-dessus. Après, nous convoquerons des états généraux dans la ville. Tous les jeunes seront invités. Je dirais qu’il y a du jus d’oseille à volonté, alors ils vont tous se pointer. On ferra le jus avec du saccharose. C’est pratiquement le même goût que le sucre. On ira prendre l’eau chez Sohaing[5]. Qu’est-ce-que vous croyez, je ne suis pas milliardaire ! Pas encore en tout cas…Attendez que je commence à bâtir des routes.
[1] Fameux extrait du discours du président Paul Biya adressé à la jeunesse camerounaise à l’occasion de la fête de la jeunesse le 11 Février
[2] Chômeur BIT : individu de plus de quinze ans sans emploi même minimal, une semaine avant le recensement, recherchant activement un travail et prêt à travailler si l’occasion se présente dans les quinze jours.
² Le Travail selon l’OIT : un emploi productif et rémunérateur offrant une protection sociale suffisante, un plein respect des principes et droit fondamentaux au travail et un dialogue social authentique dans une économie ouverte.
3 ENIET : Ecole normale des instituteurs de l’enseignement technique
[4] Etoudi : le palais présidentiel, souvent utilisé pour parler de l’administration en général
2 expression populaire du défaitisme et du renoncement
3 O bosso : Expression en langue Douala signifiant « aller de l’avant, du courage ».
[5] riche commerçant camerounais qui aurait ouvert une borne fontaine près de chez lui pour permettre aux locaux de s’approvisionner gratuitement en eau
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